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Analyse du poème « Correspondances » de Baudelaire

D’après une analyse disponible sur le site Etudes littéraires

par mlarifla

« Correspondances » de Baudelaire : un art poétique idéaliste - D’après une analyse disponible sur le site Études littéraires [1]

Éléments d’introduction

Charles Baudelaire, dans son recueil de poèmes Les Fleurs du mal, œuvre publiée en 1857, confère au poète un rôle d’intermédiaire entre la Nature et l’homme. En effet, pour Baudelaire, seul le poète peut percevoir intimement le monde sensible, sa première source d’inspiration.

Dans le poème « Correspondances », le poète livre une méthode : celle des synesthésies (équivalences sensorielles).

Outils littéraires aptes à rendre compte de cette démarche : essentiellement les figures d’images : comparaisons et métaphores.

« Correspondances » : d’abord un poème didactique organisé selon une progression logique :
- tout d’abord, instauration des correspondances dans la nature elle-même,
- puis, évocation des parfums dont seul le poète peut discerner les significations.

Baudelaire utilise habilement la structure du sonnet :
- les deux quatrains : temps théorique ;
- les deux tercets : développement d’illustrations du concept présenté dans les quatrains.

Ainsi « Correspondances » = véritable art poétique : formulation d’un projet esthétique & illustration de ce projet par l’exemple.

Une vision idéaliste du monde : le naturel et le surréel

Nature : présentée comme un lieu sacré. Il ne s’agit pas ici de la campagne même si la Nature est ensuite comparée à une forêt, mais de l’univers perceptible par nos sens.

Nature : évoquée sous la forme du temple, lieu de communication privilégié entre notre existence et l’au-delà. Baudelaire renvoie peut-être à la pythie de Delphes (oracle [2] porte-parole du dieu Apollon) dont les propos obscurs pour le commun des mortels étaient compréhensibles seulement pour les prêtres qui les traduisaient à destination des fidèles.

1er quatrain : bâti sur la double métaphore filée du temple et de la forêt (Nature assimilée à un temple et à une forêt) :

- Constitution de l’univers sensible s’effectue à travers la référence au temple, lieu mystérieux consacré aux dieux.

- Nature sensible évoquée par la forêt, lieu impénétrable par excellence, lui aussi marqué par l’ombre et la présence d’une vie secrète.

Invitation à l’élévation vers l’au delà. En effet l’arbre = trait d’union entre la terre où s’implantent ses racines et le ciel vers lequel s’élancent ses branches. Les deux comparants (« temple » et « forêt ») sont réunis dans le groupe nominal « vivants piliers » (noter la personnification des piliers et l’oxymore). Les troncs rectilignes des arbres rappellent les colonnes des temples. La forêt devient une cathédrale végétale.

La Nature se définit ainsi par la symbiose des différents domaines évoqués : matière minérale (« piliers »), matière vivante (« vivants »), spiritualité mystérieuse (« temple »)

La Nature est un Tout complexe et le poète nous invite à entrer dans le domaine du sacré en allant au-delà des apparences sensibles.

Tout est « symboles », ce qui est renforcé par la rime sémantique « paroles ». Le poète est bien celui dont la mission est d’employer le langage au service de la transmission des mystères de la Nature, du décryptage des « symboles ».

Ce nouvel ordre du monde perçu intuitivement par le poète, cette continuité entre les différents états de la Nature (matière concrète minérale qui renvoie au monde sensible, visible // matière vivante chargée d’une spiritualité mystérieuse et renvoyant au monde abstrait) sont exprimés par les deux enjambements des vers 1/2 et 3/4 : enjambement → idée de continuité, de symbiose.

De plus, la fluidité des alexandrins, qui se succèdent par paires dans le 1er quatrain, souligne cet équilibre subtil des deux versants du symbole (monde visible // monde abstrait). Aucun obstacle ne vient déranger l’équilibre de cette unité fondamentale.

Face à cette Nature, temple pérenne (qui s’inscrit dans la durée, immuable), l’homme en revanche ne fait que « passer ». L’homme appartient à un règne éphémère.

Les symboles sont des « regards familiers » : pour Baudelaire, la Nature est habitée par une présence intelligente qui parle à l’intelligence humaine. L’initiative n’appartient pas à l’homme, ce n’est pas l’homme qui, le premier, découvre l’univers abstrait par une recherche. Au contraire, l’homme est « observé », accompagné de manière bienveillante, et ainsi invité à entrer dans le mystère.

Les correspondances verticales

Fonction du poète : décrypter les signes contenus dans la Nature. Ce langage est difficile à interpréter. La représentation concrète cache le sens véritable, abstrait. Ce sont les « confuses paroles ».

Cette relation entre l’homme et le mystère de la Nature reste d’abord occasionnelle, ce qu’indique le « parfois ».

L’homme est invité à chercher une signification à l’intérieur du temple, une interprétation spirituelle derrière la réalité du monde sensible, matériel.

Les correspondances sont donc d’abord verticales : elles conduisent l’homme à entrer en relation avec un univers abstrait représenté (« symbolisé ») par l’univers concret.

Cette approche repose sur une philosophie idéaliste : la matière n’est qu’apparence, le spirituel demeure la réalité profonde et cachée. (cf votre manuel Soleils d’encre, p. 249 : encart « A propos des correspondances » - présentation du concept des correspondances).

Les correspondances horizontales

Dans le 2nd quatrain, Baudelaire expose sa théorie des correspondances horizontales entre les différentes sensations, les différents sens : ce sont les synesthésies [3], la superposition des sens : un sens renvoie aux perceptions enregistrées par d’autres sens.

Ainsi dans la suite du poème, l’odorat sera suggéré par des sensations tactiles, visuelles ou olfactives (odorat).

Ce quatrain est composé d’une seule phrase dont l’information la plus importante est située à la fin (au vers 8). Le lecteur est invité à parcourir le même chemin que le poète qui lui indique la voie pour se mettre à l’écoute des « confuses paroles » dont il était question dans la 1re strophe. Puis progressivement, le poète amène le lecteur à une évidence énoncée avec force (présent de vérité générale, phrase affirmative, concept formulé dans l’espace d’un vers → information condensée).

Les « confuses paroles » sont devenues les « longs échos », perceptions indistinctes que les allitérations en K, D, L prolongent : « Comme de longs échos […] » en « qui de loin […] ». L’aspect sec de ces consonnes est amplifié par l’étirement et l’assourdissement des voyelles nasalisées abondantes : « Comme de longs échos qui de loin se confondent […] ».

Le mystère de la vision nocturne est rendu par un recours aux valeurs contrastées du noir et blanc : « ténébreuse », « nuit » et « clarté ». Cette antithèse souligne le fait que la vérité de la sensation est complexe ; elle se situe à un niveau accessible seulement à celui qui creuse ses perceptions.

De toute façon elle reste globale, fugace et indistincte, ce qui est suggéré par les trois comparaisons (introduites par « comme ») chargées de donner des équivalences plus que d’expliquer l’état de celui qui cherche au-delà des perceptions. Le mystère se laisse seulement approcher et non parfaitement décrire.

Le dernier vers du quatrain est l’axe du sonnet, il est l’évidence qui clôt les lentes préparations précédentes des vers 5, 6, et 7 qui étaient comme des vagues successives. Baudelaire voit, au-delà de la diversité de ces sensations, l’unité profonde de l’univers.

Le début de l’alexandrin, dans un rythme ternaire qui en souligne l’ordre et l’équilibre, énonce la synthèse de l’intuition sensorielle. Trois sujets (« les parfums », « les couleurs », « les sons ») participent à la même démarche, leur interaction étant soulignée par l’emploi de la voix pronominale de réciprocité (« se répondent »). La formule est assenée comme une maxime, elle constitue ainsi dans son énoncé magistral un des fondements du symbolisme, de même que le troisième vers du sonnet : « L’homme y passe à travers des forêts de symboles ».

En plaçant les parfums en tête de son énumération, Baudelaire leur confère une prédominance personnelle dans cette connaissance mystique de l’univers, ce qu’il va développer dans les deux tercets. [Cette dernière phrase constitue une excellente transition entre deux parties]

Analyse de la pratique de la synesthésie

Baudelaire se sert des parfums pour explorer cette voie confuse des synesthésies et en tirer tous les enseignements possibles. Il procède par une succession de constats ou d’affirmations.

Les deux tercets forment une seule phrase bâtie comme celle du second quatrain : le lecteur est à nouveau invité à suivre le poète dans ses expériences pour progressivement parvenir à une évidence extatique.

Noter également le rôle prédominant des comparaisons (toujours introduites par « comme ») qui servent de passerelles pour créer ces équivalences entre l’ordre sensible et l’ordre psychologique / moral.

Baudelaire part donc d’une expérience sensorielle olfactive. Les sensations olfactives, évanescentes et subtiles, sont rendues dans le premier alexandrin, « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants », par des allitérations opposées de D et de F.

Baudelaire va donc exprimer la qualité de la sensation olfactive (l’odorat) par des équivalences tirées d’autres sens.

Pour ce faire, il utilise la comparaison qui unit des réalités différentes et la polysémie des trois adjectifs qualificatifs introducteurs qui expriment l’harmonie des senteurs :

- « frais », par son comparant (« des chairs d’enfants »), renvoie aux sensations tactiles (le toucher) en même temps qu’au repos ou à l’innocence morale.

- « Doux » exprime aussi le toucher en même temps que la paix, le confort et la suavité ; le comparant (« les hautbois ») relie cet adjectif à l’ouïe.

- « Verts », par son comparant (« les prairies »), évoque la vue ; il connote aussi la fraîcheur, la satisfaction et sans doute aussi l’innocence.

Tous ces adjectifs épithètes renvoient ainsi à l’enfance, à la nostalgie de la pureté.

La fin du premier tercet est marquée par un tiret qui souligne la rupture et le passage à l’antithèse. En effet, à l’enfance succède l’âge adulte ; à l’innocence, le péché ; à la paix, l’inquiétude ; à la simplicité et à l’évidence, la complexité et la remise en question…

Les parfums évoqués à partir du vers 11 sont eux aussi définis par trois qualités, non plus sensibles (appartenant au domaine du concret) mais morales : « corrompus, riches et triomphants ».

Ils évoquent implicitement par hypallage l’érotisme (dans leur pouvoir aphrodisiaque), le luxe et la pompe ecclésiastique.

Ces qualités sont attribuées avant que ne soient cités les parfums qu’elles qualifient :

- « corrompus » appelle « ambre » et « musc », deux parfums associés à la femme.

- « Riches et triomphants » annoncent « benjoin » qui apporte une note orientale exotique, mais qui est surtout nommé pour son utilisation semblable à celle de l’encens.

- Ces adjectifs épithètes renvoient enfin à l’« encens » dont le christianisme, dans la continuité de l’Ancien Testament, a fait, dans ses cérémonies, le symbole de la prière qui monte vers le ciel.

Les deux derniers parfums (« benjoin » et « encens ») sont donc synonymes de raffinement et d’élévation spirituelle.

De plus, ces parfums de la fin du poème sont quatre → évoquent ainsi le déséquilibre (rupture avec l’organisation structurée jusque là autour du nombre 3) et la complexité de l’expérience olfactive.

En effet ces parfums sont envoûtants, ils enivrent et porte en eux « l’expansion des choses infinies » (noter la diérèse de « expansi-on » qui met en exergue cette notion). Ce que Baudelaire relève est la capacité du parfum à envahir tout l’espace ; la senteur paraît moins matérielle que le son, la couleur ou le toucher.

L’emploi du groupe nominal « choses infinies » souligne sa puissance d’évocation magique aussi bien dans la relation amoureuse que dans la liturgie.

Le parfum est bien la porte qui ouvre aux extases l’être humain limité, ce qu’exprime la chute : « Qui chantent les transports de l’esprit et des sens ». Il faut bien comprendre le mot « transports » comme un « mouvement violent de passion qui nous met hors de nous-mêmes » (Littré). Le parfum est donc un des instruments de l’Idéal, capable de solliciter l’imagination pour quitter un moment la prison terrestre.

Cette expérience d’élévation saisit l’être entier du poète, corps et esprit. Le parfum en un sens dématérialise la perception.

Le sonnet est construit sur une note ascendante qui passe de la « ténébreuse et profonde unité » à la clarté et aux vertiges d’une ascension spirituelle. Par un usage raisonné des sens, principalement l’odorat, le poète peut accéder à l’univers abstrait et à la vision extatique.

Informations annexes : Nature et fonction de la poésie

Naissance de la poésie symboliste

Baudelaire, au départ très influencé par le romantisme et le Parnasse, s’en éloigne progressivement pour devenir l’initiateur de l’école symboliste. Baudelaire est celui qui fait entrer la poésie dans l’ère moderne par son invention de voies nouvelles :

- en la rattachant à une conception néo-platonicienne de l’univers, où le monde réel n’est que le reflet d’un univers supérieur existant par delà le réel ;

- en lui conférant la fonction de symboliser, c’est-à-dire d’unifier, de relier les diverses expériences sensibles et psychologiques/morales/abstraites. Le symbole devient la passerelle entre les apparences matérielles et le monde des idées/concepts. Les figures d’image (métaphores, comparaisons) = forme privilégiée pour exprimer ce symbole.

Une nouvelle connaissance de l’univers

- La poésie n’est plus un art descriptif chargé d’embellir la réalité ordinaire. Loin de la cantonner dans une peinture illusoire, Baudelaire la promeut comme une forme de connaissance intuitive, la voie royale pour parvenir au secret du monde. L’exercice de la poésie devient une activité essentielle, un sacerdoce.

- À cette fin Baudelaire systématise la pratique des correspondances à l’intérieur de l’acte d’écriture poétique. De même la poésie doit entretenir des correspondances étroites avec les autres formes artistiques comme la peinture ou la musique. Le poète doit rechercher ces équivalences picturales ou musicales à l’intérieur même de sa poésie, ce que Baudelaire nomme la « sorcellerie évocatoire ». La poésie devient un exercice conceptuel et musical, un acte religieux, une célébration d’envoûtement.

Éléments de conclusion

- « Correspondances » est un poème fondateur qui assigne une fonction existentielle à la poésie. Le poète veut rompre l’emprisonnement de l’homme dans des limites désespérantes. L’Art est cette évasion nécessaire par laquelle l’homme peut retrouver sa dignité. Il doit partir à la recherche du paradis dont il a été exilé, essayer de retrouver la voie vers le monde des Idées dont il est issu. Telles sont les ambitions de la poésie baudelairienne.

- Dans ce poème, l’olfactif prend toute sa place et rappelle « Parfum exotique » ou « La chevelure » (autres poèmes des Fleurs du mal).

- Baudelaire, par son invention poétique et les rapports dont il se sert, y réunit les deux mondes naturel et surréel, sensible et abstrait. Il s’inscrit ici dans un courant de pensée mystique et idéaliste qui cherchait à percer le secret de l’Univers par l’analogie.

- Si la fonction du poète est toujours de retrouver l’unité du monde visible et invisible, Baudelaire renouvelle cet héritage en inventant une langue magique (qui, par l’emploi de symboles, permet d’accéder au monde des Idées) pour enchanter le destin malheureux des hommes. Dans cette création d’un langage nouveau, Baudelaire ouvre la voie au courant poétique symboliste, il appelle en cette fin du XIXe siècle, véritable âge d’or de la poésie française, les vocations de ces « alchimistes du verbe » que seront aussi Verlaine, Mallarmé et Rimbaud.


Notes

[1Sur le site Études littéraires se trouve une excellente analyse du poème de Baudelaire « Correspondances ». Étant donné que j’ai trouvé cette analyse un peu complexe pour mes élèves, je me suis permis de l’adapter, en ajoutant parfois des précisions, en simplifiant certaines phrases, en supprimant certaines idées. J’espère que Jean-Luc (auteur de l’analyse sur le site Études littéraires) ne m’en voudra pas...

[2Oracle : dans l’Antiquité, personne servant d’intermédiaire entre un dieu consulté sur une question individuelle ou collective et la personne sollicitant la réponse du dieu.

[3Synesthésie : mode de perception selon lequel des sensations correspondant à un sens évoquent spontanément des sensations liées à un autre sens. (cf vers 8)

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